Musimorphoses : Bienvenue…

Avec la généralisation des technologies numériques, on assiste à une reconfiguration socio-technique des pratiques culturelles, et en particulier de l’écoute musicale. Si l’univers sonore des discophiles était jusqu’à encore récemment structuré par des dispositifs techniques tels que le vinyl ou la cassette – organisant des séries de médiations où on trouvait pêle-mêle de disquaires, des platines HiFi, des labels, des Hits parade, etc. -, celui des digital natives est peuplé de casques, de lecteurs MP3, de réseaux sociaux, de plateformes de streaming, de loi Hadopi, d’algorithmes de recommandation…

Tout change ? Rien ne change ? Des dispositifs socio-techniques différents suscitent-ils des pratiques équivalentes dans le temps ? La façon, dont nous consommons, apprécions, catégorisons, mobilisons la musique dans les interactions de la vie quotidienne s’est-elle radicalement transformée ? C’est à de telles questions que le site Musimorphoses cherche à répondre, prolongeant les travaux menés dans le cadre du projet ANR éponyme dirigé par Philippe Le Guern sur la musicalisation du quotidien. Car si l’écoute musicale n’a certainement pas diminué avec l’arrivée du numérique et la dématérialisation des contenus – bien au contraire – il est possible que l’expérience musicale et son concept aient changé de nature.

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Trois mots d’ordre pour Musimorphoses :

– Ouvrir le paysage de nos recherches à de nouveaux territoires culturels et de pensée (l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Asie, le sud de l’Europe…). Encore aujourd’hui, le tropisme dominant dans l’étude des musiques populaires est porté par une interrogation géographiquement et idéologiquement située – les pays anglophones que sont les USA, le Royaume-Uni et l’Europe du Nord – sur leur légitimité , qui s’incarne notamment dans le courant des cultural studies. De facto, nous ignorons trop souvent ou connaissons mal des contextes qui nous permettraient pourtant d’enrichir, empiriquement et conceptuellement, notre connaissance des nouveaux phénomènes d’écoute en régime numérique. Musimorphoses souhaite donc promouvoir cet effort d’ouverture à ces contextes délaissés.

– Articuler la sociologie de l’innovation à l’histoire de l’écoute et des techniques : en effet, il est indispensable de comprendre ce qui se joue dans le développement de la technique contemporaine, alors que, trop souvent, les dispositifs matériels sont considérés avec circonspection ou dédain en raison même de leur matérialité jugée triviale. Nous considérons au contraire que la technique mérite toute notre attention, parce qu’elle façonne aussi les usages. Un lecteur MP3 n’est pas exactement un walkman, et même si ces deux technologies s’inscrivent dans une histoire de la mobilité et de la reconfiguration des espaces publics ou privés, l’expérience de la mobilité que ces deux techniques autorisent avec plusieurs décennies d’écart n’est sans doute pas rigoureusement équivalent. Mais en retour, c’est l’histoire sociale de la musique qui confère toute sa profondeur historique à un phénomène tel que l’écoute, et qui permet d’appréhender les effets d’homologie ou de rupture…

– Enfin, nous plaidons résolument pour l’interdisciplinarité : l’étude de la musique est traditionnellement cloisonnée, chaque discipline rivalisant pour auto-instituer sa légitimité et partant son monopole sur le domaine d’étude concerné. Dans ce contexte, la revendication interdisciplinaire n’est pas seulement une marque de civilité. Elle s’impose à nous car il est pratiquement impossible de saisir la complexité d’un objet comme l’écoute musicale – comment par exemple objectiver ce qui se joue sur les réseaux sociaux avec pour seule arme l’observation ethnographique ? Et symétriquement, quelle illusion de croire que l’analyse des Big Data suffit pour rendre compte d’un phénomène dont la complexité est insaisissable sans l’apport des sciences sociales ? – sans multiplier et croiser les approches et les outils, au carrefour des SHS et des sciences informatiques, bref, des humanités numériques.

 

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